abîmer
(a-bi-mé) v. a.
   Précipiter dans un abîme. Jehova abîma Sodome. Un tremblement de terre abîme parfois une maison.
   Nous ne pouvons abîmer Télémaque dans les flots de la mer, FÉN. Tél. XIX..
   Dieu résolut enfin.... D'abîmer sous les eaux tous ces audacieux, BOILEAU Sat. XII.
   Fig. Abîmer dans la douleur, dans les dettes. Cette nouvelle l'abîma en de graves réflexions.
   En l'esclavage un autre hymen l'abîme, CORN. Sert. 1.
   Faites qu'elle aime ailleurs et punisse son crime Par ce désespoir même où son change m'abîme, CORN. Perth. II, 1.
   L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme, Recevra de ma main sa première victime, CORN. Oed. v, 10.
   Ruiner, endommager, gâter, tacher. Les procès ont abîmé sa fortune. L'ouragan abîme les blés. Les pluies abîment les chemins. Son chapeau est tombé dans la boue ; il est tout abîmé. Le soleil abîme certaines étoffes.
   Maux qui sont capables d'abîmer l'État, BOSSUET Lett. XXXIV.
   Pour soutenir tes droits.... Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église, BOILEAU Lutrin, I.
   Un procès, une saison cruelle, une taxe qui vous abîme, MASS. Visit..
   Dans une discussion. Abîmer son adversaire, ne lui laisser rien de bon à répondre.
   On voit en tous ces endroits comme il les abîme [ces théologiens], BOSSUET Avertiss. VI.
   S'ABÎMER, v. réfl.
   Tomber dans un abîme. Le vaisseau s'abîma dans la mer. Une grande partie s'abîma dans le fleuve. L'infanterie s'abîma dans un marais. Troie s'abîma dans les flammes.
   Au fond de l'eau bouillante elle s'est abîmée, ROTROU M. de Chrispe, v, 10.
   Mourez ; tout doit mourir, et nos saints monuments S'abîment avec nous sans laisser plus de trace, C. DELAVIGNE Paria, IV, 7.
   Terre où je n'ai plus rien que mon coeur puisse aimer, Ouvre-toi ! Dans tes flancs puissé-je m'abîmer !, LEMERC. Fréd. et Br. IV, 4.
   Fig. Tout s'abîme dans l'oubli. S'abîmer dans l'étude. Il s'abîme dans de tristes pensées. S'abîmer dans le désespoir.
   Toi donc qui vois les maux où ma muse s'abîme, BOILEAU Sat. II.
   Et dans les doux torrents d'une allégresse entière Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers, CORN. T. d'or, Prol..
   Que les tristes pensers où votre âme s'abîme, Ne vous empêchent pas de prévenir son crime, MAIR. Sol. II, 8.
   Ces tristesses profondes où vous vous abîmez, BOURD. Pensées, t. III, p. 65.
   Occupé de tout cela, rempli d'admiration à la vue de tout cela, on voudrait de quelque manière s'abîmer et s'anéantir, BOURD. ib. p. 386.
   Boufflers s'abîma en respects, et répondit [au roi] que de si grandes marques de satisfaction le récompensaient au-dessus de ce qu'il pouvait mériter, SAINT-SIMON 214, 144.
   Je m'abîme dans ces pensées, SÉV. 12, 6.
   Château, chapelle, donjon, tout s'en va, tout s'abîme, P. L. COUR. 1, 176.
   Être gâté ou endommagé. Certaines étoffes s'abîment au soleil.
   ABÎMER, v. n. Tomber dans un gouffre, se perdre. Sodome abîma en une nuit. Toute sa fortune abîmera quelque jour. Sa maison a abîmé dans le tremblement de terre.
   Il semblait que le monde dût abîmer, PERROT D'ABLANCOURT dans FERAUD.
   Jurant à faire abîmer la ville de Valence, SCAR. Rom. com. II, 14.
   Peu usité en cet emploi.
   Ce mot offre une idée de profondeur. Pourquoi, dit Voltaire dans ses remarques sur Corneille, dit-on abîmé dans la douleur, dans la tristesse ? C'est que l'on peut y ajouter l'épithète de profonde. Des grammairiens ont reproché à l'Académie d'avoir admis abîmer avec le sens de gâter : un habit abîmé. L'Académie n'a fait en cela que constater un usage, peu élégant sans doute, mais qui est très réel. En tout cas, cet usage n'a point amoindri le mot abîmer, qui garde dans sa plénitude sa grande signification.
   XVIe s.
   Il estoit homme désordonné, dissolu et desbordé en despense et abysmé de dettes, AMYOT Galba, 26.
   En toute autre sumptuosité de faire jouer jeux et donner festes publiques, il abysma, par manière de dire, la magnificence de tous ceulx qui s'estoient efforcés d'en faire auparavant, AMYOT César, 6.
   Si que les nefs sans crainte d'abismer Nageoient en mer à voiles avallées, MAROT II, 249.
   Dont plus n'auront crainte ne doute, Et deust trembler la terre toute, Et les montagnes abismer Au milieu de la haute mer, MAROT IV, 291.
   Sers-moi de phare et garde d'abismer [que ne s'abîme] Ma nef qui flotte en si profonde mer, RONSARD 595.
   Dont il est necessaire que les uns soient par desespoir jettés en un gouffre qui les abysme, CALV. Inst. 662.
   Tous ensemble forment une indissoluble amitié pour abysmer les Lutheriens, CARL. VIII, 16.
   Oh ! quantes fois de ton grave sourcy Tu abysmas ce faulx peuple endurcy !, DU BELLAY III, 93, verso..
   Abîme ; Berry, abisser ; provenç. abissar ; anc. catal. abisar ; espagn. abismar ; ital. abissare. Le patois du Berry, ainsi que d'autres, ont suivi abyssus et non abyssimus.
SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE
   ABÎMER. Ajoutez :
   En général, maltraiter.
   Saint Augustin et les deux lettres auxquelles on nous renvoie y sont abîmés, BAYLE La France toute catholique, à la fin.

Dictionnaire de la Langue Française d'Émile Littré. . 1872-1877.

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  • abîmer — [ abime ] v. tr. <conjug. : 1> • XIVe; de abîme I ♦ 1 ♦ Vx Précipiter dans un abîme. ⇒ engloutir. Fig. Plonger dans un état dangereux. 2 ♦ Vx Mettre dans une mauvaise situation, perdre, ruiner. « De si grands maux sont capables d abîmer l… …   Encyclopédie Universelle

  • ABÎMER — v. a. Renverser, précipiter dans un abîme. Les cinq villes que Dieu abîma. Un tremblement de terre vient d abîmer plusieurs villages dans cette partie de la Calabre.   Il signifie figurément, Perdre, ruiner entièrement. Cet homme est puissant et… …   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • ABÎMER — v. tr. Précipiter dans un abîme. Les cinq villes que Dieu abîma. Un tremblement de terre vient d’abîmer toute une ville au Japon. Cette montagne, cette maison s’est abîmée tout à coup. La barque s’entrouvrit et s’abîma. Il signifie au figuré… …   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)

  • abîmer — vt. , gâter, casser, détériorer, endommager, esquinter, fendre : ABIMÂ (Albanais.001, Annecy.003, St Germain Ta., Saxel.002, Thônes, Villards Thônes), abimêr (Montricher), abinmâ (St Paul Cha.) ; shaplâ <couper> (002) ; gâtâ (001,002,… …   Dictionnaire Français-Savoyard

  • abîmer —   vb. tr.    D après le glossaire de la Pléiade IV, maltraiter quelqu un en paroles.    Il m a abîmé, hein ? Jules ? FII, 183 …   Dictionnaire Céline

  • Abîmer, arranger le portrait à quelqu'un — ● Abîmer, arranger le portrait à quelqu un lui casser la figure …   Encyclopédie Universelle

  • s'abîmer — ● s abîmer verbe pronominal être abîmé verbe passif Se détériorer, être endommagé : Le tissu risque de s abîmer assez vite. Soumettre sa peau, ses yeux, etc., à rude épreuve, les avoir, les mettre en mauvais état. Plonger dans quelque chose comme …   Encyclopédie Universelle

  • amocher — [ amɔʃe ] v. tr. <conjug. : 1> • 1867; de moche n. m. « écheveau », du frq. mokka « masse informe » ♦ Fam. Blesser par des coups. Détériorer. ⇒ abîmer. Il a amoché sa voiture. Pronom. Il s est bien amoché. ● amocher verbe transitif (de… …   Encyclopédie Universelle

  • gâter — [ gate ] v. tr. <conjug. : 1> • guaster 1080; « dévaster » jusqu au XVIIe; lat. vastare « ravager », devenu wastare, sous l infl. du germanique I ♦ Mettre (une chose) en mauvais état. 1 ♦ Vieilli ou région. Détériorer en abîmant, en… …   Encyclopédie Universelle

  • détériorer — [ deterjɔre ] v. tr. <conjug. : 1> • 1411; bas lat. deteriorare, de deterior « pire » 1 ♦ Mettre (une chose) en mauvais état, de sorte qu elle ne puisse plus servir. ⇒ abîmer, 1. dégrader , endommager; fam. amocher, esquinter. Détériorer un …   Encyclopédie Universelle

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